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Les identités en question

Pour de nombreux théoriciens, les identités sociales sont ainsi considérées, suivant la formule d’Emmanuel Renault, comme une forme « de reconnaissance sociale privilégiée, voire d'achèvement de la reconnaissance » y compris de certains groupes qui, jusque-là, étaient évincés de la scène politique. Dans le cas des projets architecturaux et urbanistiques par exemple, on ne cesse plus d'insister sur la nécessité de prendre en compte les spécificités des populations locales ou de s'adapter à des publics ciblés. Plus largement, les démarches s’inscrivant dans la logique du vivre-ensemble posent qu’il s’agit désormais, dans les réaménagements divers de notre cadre de vie, de partir des spécificités propres à chaque groupe d’individus pour les articuler harmonieusement.

Pourtant quelques questions s'imposent. D'un côté, dans quelle mesure l'assignation d'un groupe à une identité sociale, c'est-à-dire à un ensemble de propriétés, de manières de vivre et de penser bien définies, ne lui ôte-t-elle pas la parole au bénéfice du discours de celui – le savant par exemple – qui l'aura identifiée ? De l'autre côté, dans quelle mesure la « reconnaissance » de l'identité sociale de certains groupes, puis l'adaptation d'un projet aux attentes ou aux désirs liés à ces identités, ne réduisent-t-elles pas ces groupes à « leur identité », jusqu’à les y enfermer ? Si l'identité sociale d'un groupe est indissociable de la place qu'il occupe au sein d'un ordre social hiérarchisé – avoir une identité, c'est avoir une place ou être à sa place par rapport ou en opposition à d'autres places –, dans quelle mesure la reconnaissance et l'adaptation de l'identité sociale des groupes, dans des projets d'aménagement urbain, ne contribuent-elles pas à figer la répartition et la hiérarchisation des places instituées au sein d'un ordre social particulier ?

Dans ce séminaire, ces questions seront abordées à travers les travaux de 3 grands philosophes politiques contemporains : Étienne Balibar, Jacques Rancière et Alain Badiou.

Cycle organisé en collaboration avec la SoPhiHa - Société Philosophique du Hainaut

 

Programme

« Immigré de seconde génération », « Français d’origine étrangère », « personnes issues de l’immigration », ces français qui ne le seraient pas tout à fait. Construction et fonction du racisme anti-immigré dans la France contemporaine

Damien Darcis

24/01/19 - 20h

Le racisme colonial, l'antisémitisme, « l'arabophobie », le racisme « ordinaire » en temps de prospérité économique ou le racisme en tant de crise peuvent se connecter les uns aux autres, mais ils diffèrent cependant : ils n'ont pas nécessairement les mêmes « cibles », pas les mêmes « intentions », ils ne se formulent pas de la même façon, ils ne mobilisent pas les mêmes concepts, ils ne cachent pas les mêmes « enjeux ». Si le terme « racisme » peut donc, très largement, désigner toute forme de discrimination à l'égard d'un autre, son degré de généralité peut nous empêcher de bien comprendre les configurations spécifiques des discours et des pratiques racistes. Celles-ci sont chaque fois déterminées par un cadre social, économique ou culturel donné. Autrement dit, elles sont conjoncturelles. Plutôt que de débattre du racisme en général et risquer de passer à côté d'une partie des enjeux actuels, je vais m'attacher ici à l'analyse de la crise raciste dans un cadre précis : celui de la crise économique. Autrement dit, je vais étudier une configuration raciste spécifique qu'on peut appeler un racisme de crise. Mes questions sont les suivantes : qu'est-ce que le racisme de crise ? Comment se formule-t-il ? Qui vise-t-il et pourquoi ? 

 

La « Jungle » de Calais ou la réactivation de l’imaginaire colonial

Damien Darcis

31/01/19 - 20h

J’interrogerai ici le pouvoir politique des images dans l'espace urbain. Pour ce faire, je m'appuierai sur la confrontation de deux types d'images exposées à Calais, ville désormais associée au « problème des migrants ». D'un côté, j'étudierai quatre tableaux de l'artiste de rue Banksy. De l'autre côté, j'analyserai des photos de contributeurs anonymes, dans les sites reculés, moins visibles, sur les murs, sur les portes ou sur les fenêtres des squats hébergeant des migrants ou des habitants de Calais. Alors que les images de Banksy diffusent un important message politique dénonçant la situation des migrants, tous les responsables politiques de Calais ont décidé de protéger ces peintures. Inversement, les images anonymes ne véhiculent aucun message politique. Cependant, ils sont systématiquement oblitérés ou détruits. Sur la base des travaux de Michel Foucault, Jacques Rancière et Étienne Balibar, je voudrais montrer que ce paradoxe s'explique peut-être moins par la célébrité de Banksy que par la relation des images à l'espace: les Banksy maintiennent et même perpétuent les divisions de l'espace et les relations entre les groupes sociaux qui composent l'ordre établi, alors que les images anonymes les suspendent pour faire exister des lieux autres – hétérotopiques - échappant au pouvoir.

 

Des milieux adaptés aux espèces ? les identités sociales et culturelles

Damien Darcis

14/02/19 - 20h

Les démarches urbanistiques et architecturales aujourd’hui mises sur le devant de la scène incluent chaque fois un objectif d’intégration, d’inclusion ou de cohésion sociale. Nées en réaction contre le courant moderniste, accusé d’avoir délaissé les hommes concrets pour leur préférer un être abstrait à venir dans un mode nouveau et, de ce fait, d’avoir produit des espaces inhumains, vecteurs de mal-être et de ségrégation sociale, ces démarches inclusives se caractérisent par l’accent mis sur les habitants d'un lieu : il s’agit maintenant de cibler les attentes, les désirs ou les besoins de groupes sociaux spécifiques pour y répondre au mieux. Dans ce contexte où l'on ne cesse plus d'insister sur la nécessité de prendre en compte les spécificités des populations locales ou de s'adapter à des publics ciblés, les disciplines et les théories portant sur les identités sociales sont donc de plus en plus largement mobilisées. La sociologie urbaine a par exemple pris de plus en plus de place dans les cursus universitaires des sciences ou des arts de l'espace. Dans bien des cas axée sur la réalisation d'enquêtes empiriques, elle permet de dresser le portrait de groupes sociaux spécifiques et d'affiner, par exemple, la programmation d'un projet. À en croire les décideurs politiques autant que les porteurs de projet, ces trente dernières années auraient vu l'avènement de politiques urbanistiques et architecturales enfin axées sur « l'Humain », même si, malgré l'emploi récurrent de ce terme générique, cela implique paradoxalement, en matière d’aménagement, de créer des espaces adaptés à des groupes sociaux spécifiques. Pour être proche de « l’Humain », il faudrait donc d’abord apprendre à distinguer parmi les hommes des groupes ayant des comportements, des manières de penser et de vivre différents ou, en somme, une identité sociale bien à eux.

 

Le vivre ensemble ou la nouvelle idéologie

Damien Darcis

Changement de date: 02/05/19- 20h

Je souhaiterais revenir, dans une perspective indissociablement historique et philosophique, à partir de deux auteurs pourtant opposés, Jacques Rancière et Alain Badiou, sur les déformations contemporaines imposées à la notion d’utopie. Il s’agira de montrer et d’expliquer pourquoi si l’utopie a longtemps désigné des idées ou, à suivre Ernst Bloch, des expériences visant, d’une part, à rompre avec l’ordre établi, mais également, d’autre part, à imaginer ou expérimenter un autre ordre, elle consiste aujourd’hui, comme exemplairement dans le cas du vivre ensemble, en un aménagement, une correction ou une amélioration de l’ordre existant. Ce faisant, je défendrai l’hypothèse suivant laquelle ce qui se trame derrière ces déformations imposées à la notion d’utopie, la mise sur le devant de la scène de celle du vivre ensemble n’est rien de moins que la transformation de la fonction politique des utopies (critique d’un état de fait, contre-proposition rompant avec lui) en une fonction éthique (amélioration de cet état de fait).

 

Lieu

UMONS - Campus Plaine de Nimy - Centre Vésale - Auditoire La Fontaine

L’accès à toutes les conférences grand public est gratuit. Il n'est pas nécessaire de réserver.